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James Baldwin chez lui à Saint-Paul-de-Vence, en France, en 1985.

Ce film capital est un projet inachevé de James Baldwin. Proposé en avant-première ce 25 avril, il est réalisé par le cinéaste haïtien Raoul Peck.

Quand Gary Cooper tue les Indiens, le jeune Noir de Harlem, tout à la cause du cow-boy, mettra du temps à comprendre que les Indiens... c'est lui. Lui, et ses frères et sœurs, Noirs américains, dans l'histoire des États-Unis. Le jeune de Harlem s'appelle James Baldwin et, quand l'écrivain qu'il est devenu donne cet exemple à ses étudiants de Cambridge qui l'applaudissent, en 1965, lors de l'une de ses nombreuses interventions, l'essentiel du documentaire* de Raoul Peck diffusé ce soir sur Arte est presque dit. Le cinéma, la violence, l'histoire, du passé au présent récent, la condition des Noirs aux États-Unis se racontent par les seuls mots de l'écrivain, noir, américain, homosexuel, James Baldwin, né en 1924 et mort en 1987.

Retour au pays natal

« Pourquoi les Noirs ne sont-ils pas optimistes ? » demande l'interviewer à James Baldwin dans cette émission de télévision qui sert de fil conducteur à ce documentaire passionnant. Notamment parce que la même question pourrait aujourd'hui être posée dans les mêmes termes à Ta-Nehisi Coates, qu'on désigne comme l'héritier de Baldwin, après le passage de Barack Obama à la Maison-Blanche, mais aussi après les victimes de la violence policière à Ferguson, Baltimore... qui lui ont inspiré Une colère noire . C'est d'ailleurs pour fuir cette terreur que Baldwin quitte les États-Unis à l'âge de 24 ans pour un Paris bouillonnant et ouvert aux intellectuels des mondes noirs. Mais il explique pourquoi, en 1957, il lui faut rentrer au pays natal. Baldwin, qui sera fiché « dangereux » par le FBI, y devient le libre porte-parole de la cause des Noirs aux États-Unis. Il voit ses amis mourir les uns après les autres. Assassinés.

 ©  Dan Budnik
James Baldwin et Joseph Mankiewicz. © Dan Budnik

 

Medgar Evers, Martin Luther King, Malcom X

Plus de vingt ans après avoir tant vu et vécu, l'auteur de La prochaine fois, le feu décrit à son agent littéraire (on est en juin 1979) son projet de raconter les destinées tragiques de ses amis militants pour le combat des droits civiques : Medgar Evers, membre de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), Martin Luther King Jr et Malcolm X. « Je veux que ces trois vies se heurtent et se répondent mutuellement. » À partir des trente pages de ce projet, retrouvées à la mort de Baldwin, Notes for Remember this House, le cinéaste Raoul Peck, auquel on doit notamment un film majeur sur Lumumba, réalise brillamment en images ce projet inachevé.

La voix de Joey Starr

Joey Starr donne sa voix à l'écrivain, dont il lit les phrases que Peck a choisies dans l'œuvre. Et quand on écoute celle de Baldwin, on est frappé par sa douceur, lui qui dit ici n'avoir jamais haï les Blancs, racontant qu'il doit son goût de la lecture à son institutrice blanche, lui qui n'a jamais pris la carte d'un parti, mais, sans relâche, décode le mal profond d'un pays qui n'a jamais su faire avec sa population noire alors qu'il s'est fait et construit par et avec elle. Baldwin, auquel un certain Mabanckou avait écrit sa « Lettre à Jimmy », est un témoin capital, dont la clairvoyance impressionne.

Un classique

Les extraits de films commentés, saisissantes relectures du septième art du point de vue des Noirs dans le cinéma américain, les conférences, interviews, les images d'archives où l'on revoit les grands héros et leurs soutiens (tiens, Bob Dylan) et les visages moins connus de la lutte pour les droits des Noirs, et celles, rendues plus terribles encore, de l'actualité récente (qui prouvent à quel point rien n'a changé). Tout, et le talent de Peck en maître d'œuvre, fait de ce documentaire, lumineux et tragique, un classique. Seules, peut-être, les images-portraits de fin peuvent détonner un peu, tant tout le reste est à la fois efficace, esthétique, profond et juste. Inutile de s'interroger sur le succès que le film a connu lors de sa sortie aux États-Unis. Car, au-delà de son sujet direct, la condition des Noirs en Amérique, il interroge ce pays lui-même, et avec lui l'état du monde occidental. Primé à Philadelphie, Toronto, Chicago, Berlin, sélectionné aux Oscars en 2017, il devrait, souhaitons-le, connaître un beau parcours en France.

 

* "Je ne suis pas votre nègre" de Raoul Peck, diffusion sur Arte ce 25 avril, 20 h 50. Sortie en salle le 10 mai.