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En 2016, à la faveur du déménagement des Archives nationales du Sénégal (ANS), Africa4 en exhume les trésors.
Un siècle d'archives... #4

Questions à... Jacques Charpy, archiviste paléographe (École nationale des chartes) et conservateur du patrimoine. Il a été le chef du service des Archives de l'AOF de 1951 à 1958. Il est notamment l'auteur de Dakar, naissance d'une métropole, Rennes, Les Portes du Large, 2007.

Quelle place occupe Dakar, en face de l'île de Gorée, à l'heure de sa création officielle en 1857 ?

En 1970, un illustre professeur de l'université de Dakar et homme politique, Assane Seck (1919-2012), publiait sa thèse de doctorat consacrée à l'évolution contemporaine de la capitale du Sénégal sous le titre Dakar, métropole ouest-africaine, gros volume de 516 pages, accompagnées de nombreux plans. Il s'agissait d'une œuvre de géographe décrivant les activités modernes et la diversité des paysages urbains, mettant en valeur les fonctions de métropole économique de l'ancienne capitale de l'Afrique occidentale française (AOF), fonctions découlant souvent du cadre naturel et surtout de l'histoire des lieux depuis leur occupation officielle par la France en 1857.

En effet la connaissance du passé permet fréquemment de comprendre le présent. Ce passé se découvre pour une grande part par l'exploitation des documents laissés par les générations qui nous ont précédés. Je prendrai pour exemple les débuts de la ville de Dakar(2). Le 25 mai 1857 le chef de division, commandant supérieur de Gorée et dépendances, Léopold Protet, adressait l'avis suivant aux habitants et commerçants de l'île de Gorée ainsi qu'aux capitaines de commerce sur rade :

Messieurs, je suis heureux de vous annoncer qu'aujourd'hui, le 25 mai 1857, j'ai pris possession au nom de la France du territoire de Dakar, en arborant le pavillon français sur le fort que nous venons d'y construire et qu'ainsi je dégage notre commerce des droits et péages qui lui étaient imposés par nos traités avec les anciens chefs du pays. Bientôt des alignements ressortant d'un plan de ville à Dakar, préparés par les soins de M. le capitaine du génie en chef, seront soumis au conseil d'administration et à l'approbation de Son Excellence M. l'amiral Ministre de la Marine et des Colonies et seront tracés afin de faciliter la régularité des constructions et engager à de nouvelles acquisitions de terrains J'engage tout le monde à se conduire à Dakar avec la prudence et les égards que mérite une population qui a fêté aujourd'hui notre prise de possession, parce qu'elle a cru à la parole que je lui ai donnée et que je tiendrai de ne porter atteinte à aucun de ses droits et de la traiter en tout et pour tout comme française.

Auguste-Léopold Protet (1802-1862)

 

Depuis longtemps les autorités françaises envisageaient une implantation sur la presqu'île du Cap Vert. Après les guerres de l'Empire lors de la reprise du Sénégal par la France, le ministre recommandait au nouveau gouverneur la fusion des intérêts et des affections à l'égard des habitants de la presqu'île. En 1812, ceux-ci, les Lébous, avaient conquis leur indépendance sur les Damels du Cayor qui, comme tous les autres rois d'Afrique occidentale faisaient des razzias fréquentes sur leurs propres sujets pour les vendre aux négriers qui trafiquaient sur cette côte. Le baron Roger, gouverneur du Sénégal de 1822 à 1827, qui sera l'un des fondateurs de la Société française pour l'abolition de l'esclavage, le raconte fort bien dans son Histoire africaine, Kélédor publiée en 1829(3). La France de son côté voulait, en cas de guerre avec l'Angleterre, défendre Gorée par des fortifications sur la grande terre. Gorée s'enrichit, sa population s'accroît, son extension au-delà de ses limites trop étroite devient une nécessité : 5051 habitants en 1845 pour une superficie de 900 mètres sur 300. Ses traitants opèrent le long du golfe de Guinée et contribuent, aux environs de Dakar et de Rufisque, à l'extension de la culture de l'arachide; certains ont rejoint sur la presqu'île du Cap Vert les missionnaires installés depuis 1845 ; ils demandent la liberté du commerce et un parti réformateur dakarois sollicite l'appui de la France. En 1853, le directeur du génie du Sénégal, Faidherbe, écrit : la considération la plus grave est celle-ci : puisque Dakar n'est pas à nous, une nation malintentionnée pourrait nous y causer mille embarras.

La transformation du port de Gorée en port franc par le décret du 8 février 1852 a favorisé son activité commerciale et le chef du service du génie, Pinet-Laprade, estime, comme le gouverneur Faidherbe, que sous le rapport commercial il y aura bientôt intérêt à relier Saint-Louis à Dakar par un chemin de fer et que, par suite, ce dernier point deviendra le port du Sénégal sans parler de l'utilité de cette place pour assurer un point de relâche aux bâtiments de la Marine militaire et aux navires marchands sur la route des Indes orientales et de l'Amérique méridionale Quel avantage si le Sénégal débouchait dans les eaux tranquilles de l'anse de Dakar.

 

 

Quels facteurs expliquent les principales évolutions de Dakar à partir de 1857 ?

Aux besoins militaires de défense se mêlaient des causes économiques. La prise de possession officielle sur le Cap vert avait commencé dès le 20 janvier 1857, date à laquelle le nouveau commandant supérieur de Gorée Léopold Protet (anciennement gouverneur du Sénégal) avait appareillé de Gorée avec quatre bâtiments et avait débarqué à Dakar où son adjoint, Pinet-Laprade, entreprend de fortifier une maison acquise peu avant sur l'emplacement de ce qui deviendra plus tard la place Protet , aujourd'hui la place de l'Indépendance. De 1857 à 1859 une ville est ébauchée et des alignements tracés dans le village de Caye (bas de la rue Vincens). Les premières démarches sont entreprises pour la construction d'un phare sur la grande Mamelle ; la compagnie des Messageries impériales s'engage à assurer la ligne du Brésil et les débats sont ouverts pour la construction d'un port à Dakar

Devenu gouverneur, Faidherbe débarque deux ans plus tard le 6 juin 1859 à Dakar et, avec 250 volontaires des villages de la presqu'île, entreprend une expédition militaire dans le Sine-Saloum qui a, entre autres conséquences, de dégager la presqu'île du Cap vert et d'assimiler, tant au point de vue politique que militaire, les habitants de Dakar à ceux de Gorée ; les coutumes payées aux chefs de Dakar sont rachetées ; la justice française est introduite dans les affaires de la presqu'île. Au Ministre qui s'inquiète des dépenses, Faidherbe précise sa pensée le 18 octobre 1859 :

Les Américains et les Anglais seraient bien aises de nous enlever le commerce de cette partie de la côte. Je crois qu'il est urgent d'y rétablir notre pavillon. Je puis vous assurer que nous n'allons pas du tout à l'aventure dans l'extension de notre puissance en général et dans l'expédition du Sine et du Saloum en particulier. Tout est fait d'après un plan général et après de mûres réflexions où les intérêts du commerce ont toujours la première préoccupation. La domination de Gorée sur les petits états du Baol, Sine et Saloum est nécessaire :

1° pour isoler le Cayor, centre et foyer du système de brigandage des tiédos qui réduit le commerce de ces contrées à la moitié de ce qu'il devrait être ;

2° parce que si nous ne dominons pas d'ici à deux ans dans tous ces états ouolofs, l'islamisme pourra nous les rendre aussi hostiles que le Fouta. Entre les musulmans et nous, la question est aujourd'hui de savoir qui de nous succédera au pouvoir du Damel dont personne ne veut.

Le problème des captifs reste toutefois délicat et préoccupe l'administration. Le 12 août 1959 le commandant de Gorée donne ses ordres au commandant de la presqu'ile du Cap Vert :

Vous devez fermer les yeux sur les ventes ou échanges de captifs entre les gens de Dakar et ceux de l'intérieur. Nous ne pouvons en effet nous immiscer dans les affaires qui touchent aux coutumes et aux lois des pays qui nous environnent. Cela ne doit pas vous empêcher de montrer aux habitants de la presqu'ile notre répugnance pour ces sortes d'opérations et notre manière de voir concernant les esclaves. Mais quand l'usage est plus fort que nos idées de progrès, le tact doit guider votre manière d'agir, c'est-à-dire laisser faire. Quand aux captifs qui se réfugient à l'intérieur de la presqu'ile ou sur le territoire français, vous n'aurez qu'à suivre les instructions de M. le gouverneur su Sénégal dont je vous envoie l'extrait qui se résume à ceci : >.

Il ne peut être question en tout cas de vendre des captifs sur le territoire de Dakar, alors même que la vente des esclaves se poursuit aux alentours de la part des habitants de Dakar eux-mêmes. Le roi et les chefs du Saloum ont l'habitude de payer en captifs les marchandises qu'ils achètent aux traitants. Le commandant de Gorée, Pinet-Laprade, écrit au procureur impérial :

Ce trafic honteux, que l'humanité réprouve et que nos lois punissent, doit cesser, d'autant qu'il est de nature à retarder l'essor commercial de l'une de la plus belle contrée de la Sénégambie, car si nos traitants achètent des hommes, ces chefs indigènes trouveront plus facile de vendre leurs sujets que de les exciter à la culture.

 

 

Qui est Pinet-Laprade, dont le nom est associé aux grands travaux urbains de Dakar, au point que le plan Pinet-Laprade est devenu un modèle urbanistique en Afrique ?

Emile Pinet-Laprade, polytechnicien, arrive au Sénégal début 1849 où il prend la responsabilité du service du génie ; il s'installe à Gorée en 1855 et y est promu commandant supérieur de Gorée en 1859. En 1865, il remplace Faidherbe comme gouverneur du Sénégal. C'est à cet officier du génie que l'on doit le 18 juin 1862 le plan des alignements auxquels on propose de soumettre les constructions élevées sur la voie publique à Dakar , plan qui précise les conditions d'urbanisation des villages situés au dessus de l'anse de Dakar. Ce document développe le plan du village de Dakar, projet de débarcadère et de corps de garde dressé par le capitaine du génie Faidherbe le 20 mars 1853 et le plan cadastral de Dakar dressé par le directeur des Ponts et chaussées Gindre le 12 août 1858 ; il sera complété plus tard le 18 avril 1870 par un plan de Dakar avec indication sommaire des établissements qu'il y aurait lieu d'y installer pour en faire le chef-lieu de la colonie.

Emile Pinet-Laprade (1822-1869)

Alors que la population goréenne considère l'implantation à Dakar comme un agrandissement de leur territoire, tous les responsables politiques et militaires insistent sur le sort futur de Dakar destiné à devenir la capitale, la grande ville commerciale et le siège du gouvernement général de tous nos établissements de la côte occidentale d'Afrique. En déclarant à son successeur à Gorée en 1865 : Je serai toujours d'accord avec les gens de Dakar, Pinet-Laprade confirmait les liens qui l'attachaient aux habitants de cette ville en faveur desquels il était intervenu pour contrer les initiatives malheureuses du gouverneur Jauréguibérry et confirmer leur droit de propriété individuelle. C'est bien à Pinet-Laprade que l'on doit la création du port et de la ville de Dakar, œuvre considérable à laquelle il consacra toute sa faculté jusqu'à ses derniers moments, affirma son successeur par intérim lors de l'enterrement du gouverneur en aout 1869.

Les archives émanant des administrations coloniales sont aujourd'hui accessibles dans les dépôts d'archives publics en France et en Afrique. Mais fort rares sont les archives d'origine > qui faciliteraient une autre interprétation de l'histoire. Parfois des correspondances personnelles, familiales s'ouvrent à la recherche. Tout récemment un livre a livré à notre connaissance la correspondance (4) échangée entre Pinet-Laprade et sa sœur demeurant à Mirepoix (Ariège), montant l'intérêt porté par le gouverneur à ses compatriotes ariègeois, les préoccupations de carrière de l'officier du génie, et confirmant la rivalité entre la Marine et l'armée. Ces lettres révèlent l'existence de la > peule du gouverneur, Marie Assar qui l'accompagne lors de congés en France et qui lui est de plus en plus dévouée. En 1868 le choléra sévit au Sénégal , Marie a heureusement échappé au mal. Le gouverneur espère être promu général, et souhaite désormais un retour définitif en France. Sa dernière lettre à sa famille est du 6 août 1869 : Ma santé est parfaite et mon désir de retourner en France de plus en plus grand. Le 15 août 1869 il préside les cérémonies officielles en l'honneur de l'Empereur. La suite nous est connue par la lettre qu'écrira quelques jours plus tard, le 29 août, Marie Assar à la sœur de Pinet-Laprade :

Indisposé le 15, il ne vint pas au bureau le lundi 16 ; il était alité. Dans la nuit du 16 au 17 les symptômes du choléra se déclarèrent avec toute leur vigueur. Le 17 il allait beaucoup mieux ; on avait beaucoup d'espoir à 5 heures du soir. De 5 heures et demi à 9 heures, un orage terrible comme il y en a souvent dans les pays chauds et surtout pendant la saison de l'hivernage, fit changer beaucoup les espérances que l'on avait. A 9 heures du soir, voyant qu'il allait très mal, on fit appeler le préfet apostolique avec lequel il resta quelque temps et cessait de vivre à 10 heures.

Si les rapports administratifs et la correspondance personnelle, les archives publiques et les archives privées constituent l'une des sources principales de la connaissance du passé, des enquêtes telles que celle entreprise par Assane Seck pour sa thèse de doctorat contribuent également à mettre une abondante documentation à la disposition des générations suivantes. Ainsi les Dakarois d'aujourd'hui disposent d'une source essentielle sur l'évolution de leur agglomération et la situation de leur capitale à l'heure de l'Indépendance, source qui complète les archives publiques et privées.

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1 - Assane Seck, Dakar, métropole ouest-africaine, Dakar, IFAN, 1970, 516 p. in-4°, 24 plans.

2 - Jacques Charpy, La fondation de Dakar (1845 - 1857 - 1869), Paris, Larose, 1958, 596 p., 39 pl. - Jacques Charpy, Dakar, naissance d'une métropole, Rennes, Les Portes du Large, 2007, 120 p. - Jacques Charpy, Aux origines du port de Dakar, revue Outre-Mers, N° 370-371, 2011, p. 301-317

3 - Baron Roger, Kélédor, histoire africaine, Paris 1829 , 2 tomes, 210 et 252 p.

4 - François Salvaing, Jacques Carol, Le Gouverneur et sa gouvernante, Toulouse, Le Pas d'oiseau, 2015, 286 p.

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Série >

Cheikh Ahmadou Bamba à travers les archives #1

La question du travail forcé au Sénégal : mythes et réalités #2

Les Archives du Sénégal : un siècle d'histoire(s) de l'Afrique #3

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