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Questions à... Laurent Dona Fologo, premier rédacteur en chef de Fraternité Matin (1964-1974), ministre d'Houphouët-Boigny (1974-1993) et Secrétaire Général du PDCI-RDA (1991-2001).

Question : Pourquoi Houphouët-Boigny a-t-il voulu la création du quotidien Fraternité Matin ?

Lorsque les historiens et les hommes politiques évoquent l'héritage politique de Félix Houphouët-Boigny (1960-1993), ils oublient souvent son apport à l'éclosion et à l'expansion de la presse francophone en Afrique. Premier journaliste ivoirien de cette époque, diplômé de l'Ecole supérieure de Journalisme de Lille (38e promotion), après des stages aux quotidiens français Le Monde et Le Progrès de Lyon, je fus très tôt associé à la réalisation de cette entreprise et en devins, dès 1965, l'un des principaux acteurs.

Ayant eu une solide expérience politique en tant que député de la colonie de Côte d'Ivoire dès 1945, puis comme ministre français de la IVe République (et même ministre d'État), Houphouët-Boigny était conscient de l'importance et du rôle de la presse dans la vie politique. C'est pourquoi, déjà pendant la lutte anticoloniale de son Parti, le PDCI-RDA (Parti démocratique de Côte d'Ivoire - Rassemblement démocratique africain), il s'associa au quotidien parisien Combat pour créer les journaux du parti : Le Réveil, Le démocrate puis Fraternité, tous des périodiques très peu diffusés, par rapport à l'unique quotidien colonial ivoirien Abidjan Matin propriété du Français, Michel de Breteuil.

Mais, considérant qu'une presse nationale était l'un des instruments de la souveraineté du pays, Houphouët-Boigny décida, par la voie de son parti politique, le PDCI-RDA, de créer un quotidien totalement ivoirien : édité et réalisé en Côte d'Ivoire par des journalistes et des techniciens ivoiriens.

En 1963, troisième année de l'Indépendance de la Côte d'Ivoire, de jeunes Ivoiriens sont envoyés en France pour leur formation, comme techniciens d'imprimerie. Parallèlement, des négociations sont conduites avec ses amis français pour l'acquisition de la première rotative offset ainsi que l'aide de techniciens français de grande expérience. Ainsi fut envoyée en Cote d'Ivoire une équipe de coopérants de la SNEP (Société nationale des entreprises de presse, Paris) conduite par Robert Bine, ancien collaborateur du quotidien Libération.

Premier rédacteur en chef du quotidien ivoirien, nommé par Houphouët-Boigny lui-même, je puis attester que Fraternité-Matin, aujourd'hui l'un des journaux francophones les plus importants d'Afrique, est l'un des fleurons les plus réussis, au côté de la naissance des jeunes Universités, du soutien du Gouvernement français à nos Etats indépendants, tout en respectant leur choix éditorial.

Siège de la rédaction de Fraternité-Matin (© Jean-Pierre Bat 2016)

Quelles étaient vos missions et fonctions en tant que fondateur du titre ?

Tout d'abord, je dois dire, que le titre, après plusieurs anecdotes, a été la création d'Houphouët-Boigny lui-même qui tenait absolument que le titre porte le nom : Fraternité bien que le périodique du PDCI-RDA, s'appelait déjà Fraternité. Tout autre titre fut rejeté par le vrai fondateur qu'il était. Mon équipe a fini par lui faire accepter que le périodique s'appelle Fraternité Hebdo et le quotidien Fraternité-Matin. Les péripéties de création du titre autour de cette vertèbre de Fraternité en disaient long sur le cœur de la mission qui m'était confiée : faire du renforcement de la fraternité et de l'unité des soixante ethnies de ce pays appelées à former la nation ivoirienne, ma première préoccupation.

Rédacteur en chef du quotidien en cette époque de parti unique, mais pas de parti-État, contrairement à plusieurs États africains de l'époque, j'étais conscient de la dimension nationale de la mission dans la formation quotidienne de la nation autour de valeurs communes basées sur l'Unité, la Paix, la cohésion nationale, la stabilité, chères au président Houphouët-Boigny, >.

C'est pourquoi, très tôt - dès 1970 - il m'implique plus à fond dans ses choix politiques en me faisant entrer au sein du Bureau politique du PDCI, à l'issue du Ve Congrès du parti. En 1975, je quitte la rédaction de Fraternité-Matin pour entrer au gouvernement à la demande d'Houphouët-Boigny.

Monument de la place Laurent Dona Fologo dans l'enceinte de Fratenité-Matin (© Jean-Pierre Bat 2016)

Quels liens ont été noués entre Fraternité-Matin et l'opinion publique d'un côté, et Fraternité-Matin et le pouvoir de l'autre ?

Tout d'abord, les rapports de Frat-Mat (surnom populaire de Fraternite-Matin), avec le pouvoir. À cette époque de parti unique, comme dans tous les pays africains francophones au lendemain des Indépendances, il serait faux de dire que toutes les activités politiques étaient indépendantes du pouvoir, en particulier les secteurs les plus sensibles tels que les média créés, au demeurant, par le pouvoir ou les partis qui l'avaient mis en place.

Cependant, dans le cas de la Côte d'Ivoire, la situation était, curieusement, nuancée. Certes Frat-Mat était une création du PDCI, donc du pouvoir puisque édité par une société, la SPECI, société franco-ivoirienne, proche des deux gouvernements ivoirien et français. De plus, le rédacteur en chef du quotidien que j'étais, quatre ans après la naissance du Journal, est entré au Bureau politique du PDCI. Dès lors, la ligne éditoriale du quotidien était évidente. Cependant, il n'y a jamais eu, au journal, ni censure, ni contrôle direct du parti sur Frat-Mat. Les positions du quotidien engageant indirectement le pouvoir, en cette période sensible de la Guerre froide marquée par la rivalité Est-Ouest et la guerre du Vietnam, j'avais des contacts quasi quotidiens avec le président Houphouët-Boigny. J'ai, en particulier, participé à tous ses déplacements, à l'intérieur comme à l'étranger, de 1966 à 1990. Il était très sensible aux articles du journal consacrés à la politique étrangère.

Pour les relations du quotidien avec l'opinion publique, le jeu était plus simple. Certes la classe intellectuelle ivoirienne, notamment, l'Université et les enseignants ne raffolaient pas de nos articles favorables au parti unique - donc au pouvoir.

Par contre la grande masse des Ivoiriens nous accordait une certaine sympathie, notamment à cause de nos pages consacrées aux reportages nationaux, aux faits divers et aux sports. De plus, nous y ajoutions des concours qui rapportaient de nombreux lots et récompenses.

Seul rédacteur en chef du seul quotidien du pays, je ressentais ma popularité lorsqu'il m'arrivait de rencontrer les foules, surtout les jeunes, témoin de la façon dont le quotidien était reçu par mes compatriotes, et même hors du pays, comme je le ressentais lors des rencontres africaines.

En conclusion, je tiens à souligner que le président Houphouët-Boigny, tout comme son homologue et ami, le président Senghor du Sénégal, ont été des artisans essentiels de la naissance et du développement de la presse francophone en Afrique avec les quotidiens Frat-Mat (ivoirien) et Le Soleil (sénégalais) dont mon ami Bara Diouf, à Dakar, et moi-même, à Abidjan, avons été des premiers responsables.

J'ajoute que, personnellement, je me réjouis d'avoir fait entrer sur le continent, les organisations des journalistes francophones : UIJPLF, d'abord, puis UPF aujourd'hui dont j'ai été le premier président international africain (1969-1975).

Depuis, trois journalistes ivoiriens se sont succédés à la présidence de cette organisation. Je considère ces succès comme ma modeste contribution au rayonnement de la francophonie en Afrique - et j'en suis fier.