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Joseph Kasa-Vubu, président du Congo, Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo, et Baudouin Ier, roi des Belges, le 30 juin 1960.

Le 30 juin 1960, le Congo belge, actuelle RD Congo, accède à la pleine souveraineté. Le début de 57 ans d'un chemin chaotique.

Ce 29 juin 1960, le roi des Belges, Baudouin Ier, atterrit sur la piste de l'aérodrome de Ndjili à Léopoldville, l'actuelle Kinshasa. Le lendemain, il doit proclamer l'indépendance de ce qui, longtemps, fut la plus grande colonie européenne d'Afrique noire : le Congo. Retour en arrière : en 1885, l'arrière-grand-oncle de Baudouin Ier, le roi Léopold II, avait en effet fait de ce vaste territoire situé au cœur du continent africain sa propriété. À 11 heures du matin, ce 30 juin 1960 donc, au Palais de la Nation de Léopoldville, Baudouin Ier met fin à 75 ans de colonisation.

Le discours convenu d'un roi 

De ce jour-là, les Belges retiendront pour l'essentiel le discours de leur roi, ponctué d'applaudissements polis. Un discours paternaliste qui rend un hommage appuyé à « l'œuvre colonisatrice » de la Belgique. « L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement de l'œuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et poursuivie avec persévérance par la Belgique. Elle marque une heure décisive non seulement pour le Congo lui-même [], mais pour l'Afrique tout entière », déclare avec emphase Baudouin Ier.

C'est que dix ans plus tôt déjà, en 1950, celui qui n'était alors pas encore roi, avait déclaré : « Sous la férule de la dynastie belge, un fruit a mûri. Un fruit qui n'était au départ que barbarie, jungle et étendue sauvage et qui a éclaté en une féérie de bien-être et de bienfaisante civilisation. » Des propos à mille lieues de la réalité, mais qui résument parfaitement la perception que les élites et l'opinion publique en Belgique avaient alors de « leur » colonisation. Durant la première moitié du XXe siècle, on apprenait sur les bancs de l'école au Congo que « le roi Leopold II avait civilisé les Kongos et les avait sortis des ténèbres et de la barbarie ».

CONGO-INDEPENDENCE-KASAVUBU-BAUDOUIN ©  STAFF / UPI / AFP
Le roi Baudouin prononçant son discours du 30 juin 1960 à Léopoldville. Assis, le président Kasavubu. © STAFF / UPI / AFP

 

Léopold II et le Congo

D'un point de vue juridique, Léopold II a, il est vrai, « fait » le Congo grâce aux multiples « découvertes » de l'explorateur Stanley qui officiait pour son compte. Avant la colonisation, le pays n'était qu'un vaste territoire composé d'une mosaïque d'entités indépendantes les unes des autres, certaines étant des royaumes, d'autres des empires, d'autres encore des chefferies avec une densité de population, des systèmes de gouvernance ou encore des niveaux de développement très différents. Léopold II réunira l'ensemble des pièces de ce puzzle pour en faire un territoire unitaire, appelé État indépendant du Congo.

Statutairement, il s'agit en réalité de la propriété personnelle du roi des Belges. Ça n'est qu'en 1908, un an avant la mort du souverain, que le Congo deviendra officiellement une colonie belge. En attendant, pour le roi des Belges - qui rêvait de donner à son pays puissance et influence, ce qui passait à l'époque par la possession de colonies - le Congo, quatre-vingts fois plus grand que la Belgique - est une excellente affaire et participera de sa fortune. Grâce à l'ivoire et surtout au caoutchouc, qui accompagne l'essor de l'industrie automobile en Europe. Plus tard, les mines prendront le relais.

Patrice Lumumba, Premier ministre congolais, répond à Baudouin Ier

Si l'affaire est excellente pour le roi des Belges, on ne peut en dire autant, en revanche, pour les Congolais. « Il s'agit sans doute de la colonisation la plus dure et certainement l'une des plus atroces », selon l'historien Elikia M'Bokolo. De 20 millions en 1885, la population congolaise tombera sous la barre des 10 millions en 1908, à la fin de l'ère léopoldienne. C'est dire si l'exploitation des richesses du Congo s'est faite de manière extrêmement brutale.

Ce 30 juin 1960, Patrice Lumumba s'en fait l'écho dans un discours - passé à la postérité - en « réponse » à celui prononcé par Baudouin Ier quelques minutes auparavant et qui s'était, lui, borné à dépeindre le versant positif de la colonisation, passant sous silence la dureté des rapports humains entre Belges colonisateurs et Congolais colonisés. « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des Nègres []. Nous avons connu que la loi n'était jamais la même selon qu'il s'agissait d'un Blanc ou d'un Noir. Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs », déclare Patrice Lumumba qualifiant au passage la colonisation belge de régime d'oppression et d'exploitation. Et d'ajouter : « nos blessures sont trop fraîches encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire ». Tonnerre d'applaudissements dans la salle. Lumumba dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

MAROC-CONGO-MOHAMED V-LUMUMBA ©  AFP
Le roi du Maroc Mohammed V remet le Grand Cordon de l'Ordre du Trône à Patrice Lumumba, alors premier ministre du Congo, le 8 août 1960 durant sa visite officielle au Maroc. © AFP

 

Indépendance octroyée ou arrachée ?

Outre cette querelle sur le bilan, positif ou négatif, de la colonisation, les discours de Baudouin Ier et de Patrice Lumumba s'opposent également ce jour-là sur le point de savoir si l'indépendance a été concédée par les Belges aux Congolais ou bien si ces derniers l'ont arrachée aux premiers de haute lutte. Pour le Premier ministre congolais, les choses sont parfaitement claires. « Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd'hui [] avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d'égal à égal [], nul Congolais digne de ce nom ne pourra oublier cependant que c'est par la lutte qu'elle a été conquise. »

Au début du XXe siècle déjà, un mouvement politico-religieux, le kibanguisme revendiquait l'indépendance de la province du Kongo central, à l'extrême sud-ouest de l'actuelle RDC. Son fondateur, Simon Kibangu, réinterpréta la religion chrétienne pour en faire un outil d'émancipation. Dans son esprit, les hommes ayant été créés par Dieu, ils sont tous égaux. Il n'y a donc aucune justification à la domination des Noirs par les Blancs. En 1921, il mobilise des centaines de milliers de personnes avant d'être arrêté et condamné à mort, une peine commuée en détention à perpétuité.

Il mourra en prison en 1951, mais le kibanguisme est aujourd'hui la deuxième religion au Congo. Il y aura ensuite plusieurs révoltes successives en différents endroits du territoire congolais. Mais il faut cependant attendre l'émergence des mouvements indépendantistes radicaux pour que de telles velléités soient plus fortement exprimées. En l'occurrence, l'Abako, l'Alliance des Bakongos, qui réclame l'indépendance dès le début des années 1950 et dont Joseph Kasa Vubu prend la tête, ainsi que le Mouvement national congolais, le parti du populaire et intransigeant Patrice Emery Lumumba. Contrairement à Kasa Vubu, dont le mouvement est essentiellement ethnique, les revendications d'indépendance du MNC portent, elles, sur le pays tout entier.

Mouvement nationaliste

À la fin des années 1950, le mouvement nationaliste est donc bien vivace au Congo. L'expression de ses revendications est d'ailleurs souvent réprimée dans la violence. Mais les autorités coloniales belges feignent, dans une large mesure, de l'ignorer. Elles ne retranscrivent pas fidèlement le sentiment réel des populations congolaises. Ainsi, lorsque surviennent les émeutes populaires du 4 janvier 1959, c'est un coup de tonnerre à Bruxelles. Ce jour-là, une manifestation de l'Abako - interdite par le bourgmestre belge de Kinshasa - est prévue. Mais la notification de son interdiction arrive trop tard. Kasa Vubu ne peut en informer ses partisans. À cela s'ajoute la sortie mouvementée d'un match de football au stade Tata Raphaël entre Victoria Club et Mikado, dont les supporteurs rejoignent les rangs des manifestants.

Le tout finit par dégénérer en émeutes populaires qui dureront trois jours et seront réprimées dans un bain de sang. 49 morts sont annoncées officiellement. Probablement cinq fois plus en réalité. L'événement - retentissant - est considéré comme le véritable déclencheur de la prise de conscience des autorités belges que l'indépendance du Congo est devenue inéluctable. Le 4 janvier est d'ailleurs férié en RDC. On célèbre ce jour-là les « martyrs de l'indépendance ».