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<p>Baies de poivre sauvages frais : une autre richesse de la RDC.</p>
République Démocratique du Congo

 L'Afrique recèle des trésors qui ne demandent qu'à être révélés. C'est le cas de ce poivre parfumé au goût inimitable que Sandrine Vasselin Kabonga a choisi de commercialiser.

Misao n'est pas le nom d'un groupe armé sévissant dans l'est de la RD Congo, mais celui de l'entreprise de Sandrine Vasselin Kabonga, originaire du Sud-Kivu, qui met en valeur et exporte le poivre sauvage des forêts du Kivu. Une épice qui n'a rien à envier aux stars mondiales que sont les poivres de Penja ou de Kampot.

Tout est parti d'un repas de famille à Bruxelles. « Comme nous étions nombreux, j'ai proposé à la femme de mon père de l'aider à préparer le repas. Quand j'ai ouvert le placard de la cuisine, une délicieuse odeur poivrée a titillé mes narines. Je n'arrivais pas à croire qu'un tel parfum pouvait émaner d'un pot en verre contenant du poivre en grains que je croyais industriel et sorti d'un supermarché. En réalité, le bocal renfermait du poivre du Kivu que mes tantes avaient rapporté d'un récent voyage à Bukavu. C'est lui qui embaumait les lieux », se souvient Sandrine Vasselin Kabonga, les sens encore chavirés par les senteurs boisées du poivre de son enfance.

Et l'aventure du poivre du Kivu commença

Parce qu'elle veut en savoir un peu plus sur cette épice à l'arôme enivrant, Sandrine téléphone à l'une de ses tantes résidant au Sud-Kivu, qui lui promet de lui envoyer le fameux poivre « qu'elle triera et séchera elle-même ». Quelques mois plus tard, en août 2014, Sandrine reçoit le colis promis : un bon kilo de poivre sauvage, cent pour cent « bio », qu'elle s'empresse de faire goûter autour d'elle. À des amis, bien sûr, mais également à des chefs étoilés et à un commerçant d'épices rares croisé sur un marché de Noël à Bruxelles. Tous sont unanimes : ce poivre est exceptionnel. Même verdict de Flavori, un importateur d'épices et d'herbes établi à Bruxelles, qui confirme la qualité et la rareté de ce « produit de terroir qui n'a sa place que sur les marchés de niche parce qu'on ne peut pas le mélanger ». Forte des explications de Flavori et sûre que le marché existe, notamment après avoir fait le tour des poivres existants et de leurs prix, Sandrine choisit de positionner son produit sur du haut de gamme. L'aventure du poivre sauvage du Kivu commence.

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Deux femmes devant un étal de baies de poivre. © DR

La nécessité de coordonner tous les acteurs de la filière

Si la clientèle est acquise, quid de l'offre locale ? « Le poivre du Kivu pousse spontanément dans la forêt dense. Il ne vient pas d'une plantation. Ce sont les hommes qui le cueillent, car le poivre est une liane qui s'appuie sur un arbre tuteur et peut grimper jusqu'à 6 mètres de haut, voire plus. Les femmes le nettoient, le trient et le font sécher. Une fois sec, il est vendu sur le marché local », indique Sandrine.

Autant dire que toutes ces opérations relèvent de l'informel. D'où la nécessité d'organiser et de professionnaliser l'ensemble des acteurs qui interviennent tout au long de la chaîne. Pour mettre en œuvre son projet, Sandrine s'appuie sur le Centre d'étude pour la recherche en nutrition pour le développement intégré (Cernadi), une ONG fondée et gérée par Déogratias Waubyiula, qui s'occupe de réinsertion de femmes et de jeunes touchés par les conflits armés dans le Kivu, à travers des projets éducatifs, en particulier d'alphabétisation. « Le Cernadi, notre partenaire local, encadre et forme les personnes qui interviennent dans le projet. Il vérifie si les règles d'hygiène sont respectées et si le travail se fait selon les standards internationaux », informe Sandrine. En effet, pas question de faire de l'à peu près. « Depuis la cueillette jusqu'au tri et au séchage, voire au packaging, je veux créer une véritable filière réalisée par des gens qualifiés », martèle la jeune femme, conseillère en finances de son métier, qui a travaillé dans des compagnies pétrolières et des banques à Londres, Kinshasa et aujourd'hui Bruxelles.

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Des femmes vannant et triant le poivre d'ufamandu à Goma. © DR

2016, le tournant : création de Misao

L'année 2016 marque un tournant. Sandrine crée en Belgique « Misao », la société chargée de commercialiser le produit. Le nom vient du kilega, la langue d'un groupe ethnique implanté majoritairement au Sud-Kivu, dont sa mère était issue. «  L'expression complète est misau beni, qui veut dire bonjour, comment ça va. » « J'aime cette formule qui évoque l'idée d'ouverture et d'accueil », insiste Sandrine. Au cours de la même année, Sandrine organise à Goma, le chef-lieu de la province du Nord-Kivu, un atelier « formation poivre » avec les populations concernées.

Aujourd'hui, le projet fait vivre quelque 32 personnes, dont 22 femmes, et leurs familles dans le Sud-Kivu. Une fois récolté, le poivre frais est regroupé dans sept localités où il est trié et séché. De là, il est acheminé à Goma et embarqué dans un avion-cargo, direction Kigali puis Bruxelles. « On pourrait créer 20 points de rassemblement, mais en raison de l'insécurité qui règne au Kivu et des problèmes logistiques dus à l'enclavement, ce n'est pas possible. »

Ce sont ces contraintes qui limitent les quantités exportées, soit une centaine de kilos par an. Sans compter le coût élevé du transport aérien. La marchandise est expédiée vers la Belgique, après les récoltes qui ont lieu de mai à fin septembre et de janvier à mars.

Une belle conquête du marché, mais...

Malgré un environnement difficile, les choses avancent. Outre le poivre noir, Misao propose du poivre blanc et du poivre roux « fait avec des baies très mûres que l'on fait sécher ». Prochaine étape, l'acquisition de deux séchoirs agroalimentaires solaires, qui réduira le temps de séchage de 7 à 2 jours. À partir de septembre, le séchage et le conditionnement se feront dans un site localisé à l'entrée de Goma.

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Sandrine Vasselin Kabonga devant un étal de poivre sauvage. © DR

Du côté de la clientèle, des évolutions également. Après avoir convaincu et fidélisé « un par un » les chefs étoilés de restaurants cotés, dont Le Chalet de la Forêt, Louise 345 ou La Villa lorraine, ainsi que divers restaurateurs de la région de Bruxelles et des particuliers, Misao va confier la commercialisation de son poivre à un grand distributeur belge. L'entreprise mise aussi sur la vente en ligne sur ses sites web (misao.fr et misao.be) et la participation à des salons. « Misao aura un stand à la 2e édition du Festival des chefs, We Eat Africa, organisé par le magazine Afro Cooking, qui se tiendra le 7 juillet prochain à Paris », se réjouit Sandrine. D'autres idées, dont « des paniers cadeaux pour les entreprises, contenant des épices et autres produits rares de RDC » sont à l'étude.

... une labellisation pas encore acquise

Une ombre au tableau toutefois : la jeune femme aurait souhaité que le poivre sauvage du Kivu soit labélisé, à l'instar du poivre de Penja, produit au Cameroun, qui a obtenu en 2013 l'« indication géographique contrôlée » (IGP) de l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI). Une garantie pour tout le monde. L'IGP protège les producteurs des contrefaçons et permet aux gastronomes de bénéficier en toute confiance des qualités qu'un terroir peut conférer à des produits. À l'heure où les consommateurs demandent davantage de transparence et d'information sur l'origine de ce qu'ils consomment, la valorisation de productions locales est un atout. Reste que pour obtenir ce label, il faut être membre de l'OAPI. Mais voilà, la RD Congo ne figure pas parmi les 17 États membres que compte l'organisation. À croire que les autorités congolaises ne déploient leur énergie que pour les ressources minières, pourtant épuisables. Du coup, c'est en tant que poivre en grains séché, variété à queue, ou piper Cubebe, qu'est importé en Belgique le poivre sauvage du Kivu, une appellation créée par Sandrine, qui, au passage, n'est pas peu fière d'avoir fait connaître à l'étranger un produit de son pays natal.

Outre ce poivre, dont des variétés semblables doivent pousser dans les provinces forestières du nord du pays, et la cannelle que Misao va lancer sur le marché, d'autres plantes venues in RD Congo mériteraient d'être connues et valorisées. Au risque qu'elles ne finissent par disparaître et, avec elles, des savoir-faire ancestraux. Sandrine ne perd pas espoir. Et s'accroche. « Fin 2019, on fera un premier bilan. Si de bons bénéfices sont dégagés, on réinvestira dans des infrastructures et l'amélioration de la situation des acteurs du projet. Cela permettra de les fidéliser et de renforcer la filière. Et peut-être de me rémunérer ! »

 

 
 

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